Les écrits professionnels infirmiers : quelle identité d’écriture ?

jeudi 13 octobre 2011, par Charlaine Durand

L’écriture est une élaboration intellectuelle qui est réalisée dans un cadre disciplinaire défini, reconnu. Ainsi l’auteur reconnait son appartenance par ses propos à une science, qu’elle soit anthropologique, sociologique, psychologique, ethnologique, médicale... avec pour chacune, une modélisation du discours à un courant de pensée. L’utilisation de concepts est donc tributaire de cette science au nom de laquelle l’auteur s’exprime. Ces concepts sont non seulement essentiels à l’identité d’une science mais aussi nécessaires à la compréhension univoque des idées. Les concepts sont les plus petits éléments d’une science.

Quid de l’écriture chez les infirmiers ?

- Une transdiciplinarité qui n’est pas une science.
L’infirmier nécessite pour son exercice professionnel l’usage des connaissances médicales mais aussi l’emprunt de connaissances à un bon nombre des sciences humaines. Il construit son identité avec une compréhension transdisciplinaire des concepts et des théories qui fondent chacune d’elles. Ce professionnel sélectionne ce qui lui est nécessaire à la compréhension de l’humain pour enrichir la relation qu’il engage avec l’autre. L’analyse et la compréhension d’une situation clinique par l’infirmier se fait immanquablement dans une approche ergologique.

De la même façon qu’il ne peut envisager l’homme uniquement dans une approche biologique ou psychopathologique, il ne peut analyser une situation de santé ou de maladie de la personne dont il s’occupe avec un seul éclairage scientifique, que celui-ci soit sociologique, anthropologique ou psychologique... Sa préoccupation majeure est de comprendre utilement et le plus complètement possible la situation pour entrer en empathie avec la personne et moins de maîtriser des concepts, théories ou modèles, comme ils le seraient enseignés en cours magistraux ex cathédra s’il avait suivi un cursus universitaire.

De fait, cette utilisation concomitante de concepts développés par ailleurs dans la « pureté » d’une science et cette mise à l’épreuve au feu de la réalité de l’exercice professionnel infirmier, fait que ceux-ci peuvent se contaminer les uns, les autres, se contredire, se renforcer, se développer, mais risquent aussi jusqu’à se dénaturer. Pour un infirmier, les connaissances sont considérées avant tout comme des outils censés pouvoir améliorer la qualité et la pertinence de son travail par une compréhension multidisciplinaire de la situation de soin.

-  un manque d ’outillage conceptuel professionnel propre.
La formation infirmière d’avant le nouveau programme de 2009 ne privilégiant pas de reconnaissance d’équivalence universitaire, les écrits professionnels infirmiers ne bénéficiaient pas d’une (re)connaissance par le monde universitaire, que ce dernier soit médical ou des sciences humaines (excepté dans le cadre d’études sanctionnées par un de leurs diplômes).
Il n’est alors quasiment rien né comme base conceptuelle de ce savoir infirmier qui n’est pas considéré comme une science. Ne pas avoir développé de concepts implique l’absence de théorie ou de modèles théoriques ou conceptuels à la française, si ce n’est qu’en imitation ou « adoption » plus ou moins tronquée, plus ou moins bien assimilée des modèles infirmiers créés outre atlantique [1].

A ce jour, si l’infirmier cherche à développer ses savoirs, il est encore condamné à choisir une approche disciplinaire particulière pour faire évoluer sa prise en charge qui elle est transdisciplinaire. Qu’est-ce qu’un infirmier « à orientation » psychologique, sociologique, anthropologique... ? Cela n’existe pas vraiment...
Son identité professionnelle changera-t-elle ? Dans les faits cela ne changera pas pour autant la prise en charge et moins encore, le patrimoine des savoirs professionnels de cette profession ne se démarquera ni ne s’enrichira.
Ainsi, les missions de recherche dévolues par les textes aux IFSI et aux IFCS sont restés très souvent lettre morte dans la réalité. Les mémoires de fin d’études ne font l’objet d’aucune publication si ce n’est sous la forme d’article pour revues professionnelles destinées à cette profession, qui ne sont le plus souvent lus que par ses pairs.

- Des formations professionnelles aux modèles conceptuels multiples
Nous nous trouvons dès lors dans un cercle vicieux duquel il faut maintenant songer à sortir si l’on veut que les connaissances en soins infirmiers évoluent pour devenir une véritable science infirmière et engager des réflexions professionnelles scientifiquement valables. Il nous faut créer les concepts français qui correspondent aux pratiques de la profession infirmière en France. La personne prise en charge par les infirmiers par exemple est toujours sujet à controverse parce que toujours non « définie ». Quel vocable retenir pour la désigner ? Est-ce « une personne soignée », une « personne malade », un « usager de la santé », « un client », un « patient » ... ? Les infirmières libérales parlent pudiquement de patientèle. Un choix qui n’est pas anodin.

Une fois définis les concepts de base, il faudra théoriser ces concepts et les pratiques réelles, identifier les courants de pensées qui existent dans notre pays (fussent-ils proches de ceux décrits outre atlantique...) modéliser ces approches transdisciplinaires si particulières de l’infirmière. Théoriser alors le contenu des formations pour obtenir enfin un vrai diplôme national quant aux théories de soins enseignées. A ce jour, c’est la sensibilité des équipes pédagogiques à un auteur plutôt qu’à un autre qui oriente le choix de l’approche théorique de la personne qui sera enseignée aux étudiants.
Pourtant un savoir avec une identité professionnelle propre existe bel et bien chez ces professionnels qui œuvrent au service du patient en France. Quelques auteurs ont réussit à publier et sont reconnus par la profession, mais cela reste insuffisant pour constituer un patrimoine disciplinaire.

- Un nouveau diplôme professionnel « équivalent grade licence »
Sans concepts, pas de sciences, sans science, pas de diplôme universitaire. Il est recommandé à la faveur de la mise en place du nouveau diplôme par compétences que les formateurs en soins infirmiers possèdent un diplôme niveau master 2 afin de pouvoir continuer à enseigner un diplôme reconnu de grade licence. Mais quel est le master dans ceux disponibles dans l’offre de formation française qui conviendrait le mieux ?
Le fait de ne pas accorder une licence aux nouveaux diplômés en soins infirmiers, mais seulement un équivalent grade licence, est justifié par l’impossibilité en France de pouvoir délivrer deux diplômes pour un seul cursus d’études.
Et si cela avait été possible, quel aurait été le titre de cette licence ? médicale ? sociologique ? psychologique ? Et pourquoi pas philosophique, l’éthique étant née chez les infirmiers et les aides-soignantes ? C’est l’arbre qui cache la forêt. Cette exception française est une aubaine pour ne pas entrer dans le vif du sujet des études de ces professionnels qui ne se reconnaissent pas dans la place que leur a donnée la loi, à savoir, être les « auxiliaires » du médecin.
Au delà de l’impact financier consécutif à l’universitarisation des études qui a longtemps freiné sa mise en place, il se rappelle cette lutte toujours vivace du monde médical à l’égard des professions paramédicales, et particulièrement les infirmières. L’estime condescendante des écrits professionnels infirmiers par les diplômés des facultés de médecine ne présente qu’un intérêt tout relatif. La reprise du savoir ou des pratiques infirmières à leurs propre compte est encore pratique courante. La lente et difficile acceptation des diagnostics infirmiers par le monde médical français en est un stigmate.

Pourtant, il faut bien commencer par un début pour transformer petit à petit ce cercle vicieux en un cercle vertueux.
Et si l’équivalence de ce diplôme est une petite porte pour obtenir l’accession de notre art à un développement universitaire, ne la boudons surtout pas. Voire même, exploitons-là ! On peut penser que la reconnaissance universitaire de ces écrits leur donnera quelques lettres de noblesse universitaire et qu’à ce titre, leur contenu puisse enfin relever d’une réelle protection de propriété intellectuelle. Et chemin faisant, patrimoine théorique progressant, nous pourrons enfin évoluer en une véritable science du soin.

- L’évolution de l’identité professionnelle influencée par l’universitarisation ?
Les universités de médecine ayant très longtemps limité l’accès à la reconnaissance de la profession infirmière dans ses universités, et l’exercice si particulier de la profession d’infirmière nécessitant par ailleurs des connaissances diverses en sciences humaines, les travaux écrits de fin d’études ont « naturellement » adopté la démarche de recherche développé par la sociologie. D’ailleurs, il est étonnant de constater le nombre d’infirmières ayant réalisé des diplômes complémentaires dans cette science bienveillante à leur égard.

Malheureusement, ces travaux et d’autres encore, n’ont pas encore fait l’objet d’un recensement pour constituer le patrimoine des savoirs professionnels infirmiers français. Le mouvement d’universitarisation des études en soins infirmiers a choisi d’adosser les IFSI aux universités de médecine, plutôt qu’aux université des sciences humaines. Alors que la profession pendant des décennies a travaillé à s’émanciper de son héritage historique religieux et de ce statut d’« auxiliaire du médecin » pour faire évoluer ses pratiques et ses connaissances, la voilà renvoyée à la case départ, dans le giron de ses « créateurs » à la relation fortement paternaliste à son égard.
Ceci est loin d’être anodin. La logique de recherche dans le monde médical est différente de celles des sciences humaines. L’infirmière française se dit comme complémentaire et non auxiliaire à la profession médicale. Elle a investit les champs laissés vacants par cette dernière qui étaient l’accompagnement psychologique des personnes, la prévention, l’éducation thérapeutique et à la santé.

La loi HPST de 2009 a perçu cet écart d’orientation comme une perte de pouvoir et tente de redonner celui-ci aux médecins en obligeant la présence de l’un d’eux dans tout programme d’éducation thérapeutique. On retrouve ici un sursaut d’emprise médicale sur la profession infirmière ; à moins qu’il faille l’interpréter comme la reconnaissance de l’insuffisance du savoir faire infirmier dans un domaine qu’il a investi depuis des décennies ? Pourtant on peut souligner la persévérance dont les universités de médecine ont fait preuve pour tenter de récupérer auprès des infirmiers les connaissances spécifiques et leur savoir faire pour en faire des DU [2] , que ce soit en éthique, sur l’accompagnement de la douleur, des deuils ou des fins de vie, autant que sur l’éducation thérapeutique...

Quel avenir pour l’identité professionnelle infirmière ?

Pour autant, la contribution infirmière aux développements des sciences médicales n’est pas à négliger. Si les savoirs infirmiers avaient eu la place qu’ils méritaient dans le développement des sciences du vivant, on peut penser que certains savoirs infirmiers transmis le plus souvent par tradition orale, ne seraient pas à l’heure actuelle en voie de disparition avec le départ massif des infirmiers experts à la retraite. Il n’est qu’à constater la perte de certains savoirs et savoirs faire qui ne sont pas remplacés par d’autres pratiques plus avancées sur les terrains, dans les prises en charge. Que la profession infirmière puisse enfin investir les sciences médicales pour apporter sa contribution est une bonne chose.

Pour l’accompagnement des malades, il a été récemment (une vingtaine d’années) fait le choix de s’adresser à des professionnels de sciences pures comme la psychologie... Pourquoi n’a-t-on pas sollicité le savoir et le savoir faire infirmier à cet égard ? Le cancer n’est pas une maladie nouvelle, pas plus que les amputations ou la chronicité d’une maladie sont récents dans le paysage de la médecine française. Ces professionnels infirmiers confrontés au deuil, à la souffrance morale et physique, à la détresse morale et spirituelle des hommes, des femmes et des enfants depuis la création de ce métier, ont du développer leurs propres savoirs et savoir faire presque en ostracisme face aux autres sciences contributives, dans l’ombre de leurs offices. Cette communauté professionnelle a enrichi ses connaissances par des apports scientifiques mais leurs connaissances spécifiques ne sont encore destinées qu’à l’usage de la communauté. Parce que ce savoir, savoir faire et savoir être infirmiers qui fait partie du patrimoine de l’humanité et d’où sont partie des axiomes comme l’éthique, la prise en charge de la douleur et les soins palliatifs, sont absents en tant que tels dans les universités françaises.

Mais il ne faudrait surtout pas que les universités de médecine leur coupent les ailes en les confinant dans le domaine strictement médical pour les travaux de recherche qui seront réalisés dans le cadre du nouveau programme de formation en soins infirmiers. Les infirmiers n’ont pas envie, là non plus, d’être des chercheurs au service des préoccupations médicales versus infirmier.
Ensuite, nous le rappelons encore s’il le faut, les sciences humaines sont constitutives du savoir faire et savoir être infirmier nécessaires aux accompagnements particuliers des personnes. Si d’aventure il s’opérait une captation des orientations des travaux de recherche au service de la médecine uniquement, l’identité infirmière ainsi que ses pratiques à la clef, viendraient tout simplement à disparaître. L’infirmière n’est plus uniquement « le prolongement de la main du médecin » comme l’eut dit Florence Nightingale en son temps.

Restons vigilants à ce que cette universitarisation travaille à enrichir réciproquement les professions médicales et infirmières et qu’elle n’aboutisse pas à l’appauvrissement de l’une au seul bénéfice de l’autre. Ce qui serait une perte de cette compétence particulière parce que transdisciplinaire et dans le long terme, une perversion identitaire qui aboutirait à une perte de complémentarité dans les prises en charge. Surtout dans un moment où la volonté politique du pays initiée par la loi de la politique de santé publique de 2004 et réaffirmée par celle HPST de 2009 est d’en finir avec le clivage du monde médical au monde social pour travailler de concert pour le bénéfice de chaque citoyen.
La création des sciences infirmières ne peut être que bénéfique au développement de la qualité des prises en charge des personnes et de l’organisation de celles-ci en France. Il serait vraiment dommage de s’en priver, car il n’est nul part fait état d’une concurrence toxique ou dégradante de la coexistence des sciences médicales avec des sciences infirmières dans les pays qui l’ont organisée.


[1On constatera le pervertissement de certaines théories (celle de Virginia Henderson entre autres) par les service du ministère de la santé dans la tentative de les « franciser » pour les rendre « assimilables » ; ce qui expliquerait entre autres la résistance professionnelle à se les approprier, due en partie à une perte de compréhension du modèle original

[2 Diplôme universitaire


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